Une conversation avec Tony Moriello sur le branding, la confiance et l’avenir de Design Grafico
Après près de 30 ans à bâtir des marques, Tony Moriello a développé une vision du branding qui va à contre-courant de plusieurs tendances de l’industrie.
Tous les quelques années, on annonce la fin du design. Un nouvel outil arrive, la production s’accélère et la conclusion semble aller de soi : si davantage de gens peuvent fabriquer l’image, le designer devient peut-être inutile.
Tous les quelques années, on annonce la fin du design. Un nouvel outil arrive, la production s’accélère et la conclusion semble aller de soi : si davantage de gens peuvent fabriquer l’image, le designer devient peut-être inutile.
On a déjà entendu cet argument. La publication assistée par ordinateur devait rendre la mise en page professionnelle obsolète. Les banques d’images devaient éliminer le besoin de créer des visuels originaux. Les gabarits devaient mettre les identités de marque à la portée de tous. Aujourd’hui, l’IA générative produit des images léchées en quelques secondes, et la même prédiction revient avec une nouvelle urgence.
Cette prédiction confond généralement deux choses : produire un résultat et prendre une décision. Les outils peuvent transformer la première. Ils n’ont jamais éliminé la seconde.
Pendant une grande partie du vingtième siècle, préparer une page imprimée était un travail physique. Le texte arrivait en colonnes, les images étaient calibrées séparément, puis les éléments étaient découpés, positionnés et collés sur des cartons qui seraient photographiés pour l’impression. Une correction pouvait exiger de soulever un élément, de recomposer le texte ou de reconstruire une partie de la page.
Ce procédé demandait du métier, de la patience et une compréhension intime de la production. Il limitait aussi le nombre de personnes capables d’exécuter le travail. Lorsque le Macintosh, PageMaker, la LaserWriter et PostScript se sont rencontrés au milieu des années 1980, plusieurs de ces étapes ont migré vers un seul poste de travail.
Le travail a changé de façon radicale. La nécessité de décider ce qu’une page devait communiquer, elle, n’a pas disparu.
La publication assistée par ordinateur a démocratisé la production. Elle a aussi entraîné une vague de mises en page visiblement dictées par l’ordinateur : pages surchargées, typographies décoratives choisies simplement parce qu’elles étaient disponibles et compositions guidées par les réglages par défaut plutôt que par une idée.
Avoir accès à plus de caractères ne crée pas le jugement typographique. Déplacer un objet avec une souris n’explique pas où il devrait se trouver. Les designers ont donc recentré leur attention : moins d’assemblage mécanique, davantage de réflexion sur la hiérarchie, les systèmes et la façon dont un message se déploie d’un format à l’autre. La valeur de la profession n’a jamais reposé sur la difficulté à maîtriser ses outils. Si elle a su traverser les changements et évoluer, c’est parce que sa véritable valeur se trouve ailleurs : dans le jugement nécessaire pour utiliser ces outils avec intention.
Les banques de photos, les bibliothèques d’icônes, les thèmes web et les gabarits de présentation ont donné à tout le monde une longueur d’avance. Ils ont répondu à de vrais besoins : budgets serrés, échéanciers courts et production à grande échelle.
Ils ont aussi facilité l’uniformité. Lorsque des milliers de marques utilisent les mêmes ingrédients visuels, la question n’est plus de savoir si l’image est jolie. Il faut savoir si elle appartient à cette marque, dans ce contexte, pour ce public, et si le système restera cohérent bien après la première application.
L’IA générative réduit la distance entre une intention et une option visible. Elle peut aider une équipe à explorer, à visualiser et à remettre en question une première direction. Elle peut aussi produire une réponse convaincante avant même que la bonne question ait été posée.
La conversation la plus intéressante commence donc après l’apparition de l’image. Quelles références l’ont façonnée? Quelles conventions le modèle a-t-il reproduites? Qu’a-t-il simplifié, exagéré ou effacé? L’idée peut-elle survivre aux contraintes d’emballage, à l’accessibilité, aux différentes langues, à la production et à des années d’utilisation? Qui est prêt à expliquer le choix et à en assumer les conséquences?
Ce ne sont pas des questions de logiciel. Ce sont des questions de design.
Le montage manuel exigeait de la précision. La PAO a centralisé la production. Les banques et les gabarits ont accéléré l’assemblage. L’IA accélère maintenant la génération. Chaque transition déplace le temps et transforme les compétences qui deviennent rares.
Ce qui reste rare, c’est le jugement : lire un contexte, distinguer une idée utile d’une idée simplement impressionnante, relier des choix en un système et décider ce qui ne mérite pas d’être produit. Ce jugement se développe par l’observation, l’expérience, la discussion et la responsabilité.
Le rôle du designer n’est pas de défendre les anciens outils. Il consiste à utiliser les nouveaux sans leur abandonner la direction créative.
L’IA remplace-t-elle les designers graphiques?
L’IA transforme déjà la production et certaines formes d’exécution. Le travail de marque et de communication exige toutefois encore des décisions sur le sens, le public, la cohérence, la faisabilité et la responsabilité. Le rôle évolue; il ne se résume pas à générer une image.
Un gabarit rend-il automatiquement un design moins original?
Non. Un gabarit peut offrir une structure efficace. Le résultat devient générique lorsque cette structure remplace le point de vue et qu’aucune décision propre à la marque n’est prise.
De quoi le designer demeure-t-il responsable lorsqu’il utilise l’IA?
De la direction, des références, de la sélection, de l’édition, de l’intégration, de la faisabilité en production et de l’effet du résultat final. Un outil peut proposer; il ne peut pas assumer la responsabilité.
Que devrait rechercher une entreprise chez un partenaire créatif?
Au-delà de la maîtrise des logiciels, un bon partenaire sait expliquer la raison d’un choix, le relier aux besoins de l’entreprise et du public, puis bâtir un système capable de vivre au-delà d’une seule belle image.
Le design a survécu à tous les outils qui devaient le remplacer parce qu’il n’a jamais été qu’une étape de production. Les outils continueront d’évoluer. La responsabilité de décider avec clarté et intention demeure humaine.
Quel outil a le plus changé votre façon de travailler, et qu’est-ce qu’il n’a jamais pu décider à votre place?
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